FRANCE 🇫🇷 – ESPAGNE 🇪🇸: retour sur l’accord de coopĂ©ration antiterroriste franco-espagnol du 1er dĂ©cembre 1983 et sur le narco-terrorisme d’Etat

Ces complicitĂ©s ont gĂŞnĂ© la coopĂ©ration entre Paris et Madrid contre les sĂ©paratistes de l’ETA.

Le 16 juin 1982, le commissaire Guy Metge et quatre policiers poussent la porte de la Direction supĂ©rieure de la police de Bilbao. EntrĂ©s en Espagne comme simples touristes, les fonctionnaires français espèrent assister gracieusement au match du Mundial France-Angleterre, qui se joue le soir mĂŞme Ă  San Mames de Campos. Aucun problème. La police de Biscaye leur offre des places. Quelques policiers de Bilbao, dont le sous-commissaire Jose Amedo, dĂ©cident mĂŞme de les accompagner. Après le match, Metge et Amedo font connaissance. Plus que dans la passion du football, ils se rencontrent dans la conviction que tout n’est pas mis en oeuvre pour lutter contre les clandestins de l’ETA.
ImmĂ©diatement, Amedo informe Miguel Planchuelo, son supĂ©rieur, qu’il est entrĂ© en contact avec un commissaire de la Police de l’air et des frontières (PAF) d’Hendaye. Juste une amitiĂ©. Mais le policier de Bilbao est convaincu qu’en Ă©tablissant des relations personnelles avec certains fonctionnaires français, il lui sera plus facile d’avoir accès aux informations concernant les Basques espagnols rĂ©fugiĂ©s dans l’Hexagone. Il a raison. Sans en rĂ©fĂ©rer Ă  sa hiĂ©rarchie, Metge dĂ©cide d’informer les Espagnols. Un an plus tard, il les rejoint au sein des Groupes antiterroristes de libĂ©ration (GAL), escadrons informels unis dans l’idĂ©e que l’illĂ©galitĂ© et la violence sont plus efficaces contre l’ETA que les moyens de police traditionnels.

PrĂ©sentĂ© Ă  Francisco Alvarez, chef de la police de Bilbao, et Angel Lopez Camillio, responsable policier de Saint-SĂ©bastien, le commissaire de la PAF recrute discrètement ses propres hommes. Jacques Castets, inspecteur principal de Bayonne Ă  la retraite. GĂ©rard M., lĂ©gionnaire d’active au bureau de recrutement de Bayonne. «Jean-Louis», un gendarme qui va aider les Espagnols Ă  repĂ©rer les «barbus de l’ETA». D’autres encore. Voyous, soldats perdus de l’OAS, tueurs pour la solde. Car il y a de l’argent. Beaucoup. Amedo remet Ă  Metge des enveloppes de plusieurs dizaines de milliers de francs contre des adresses, contre des enquĂŞtes, bientĂ´t contre l’action.

En janvier 1983, lorsque Pierre Guidoni est nommĂ© ambassadeur de France Ă  Madrid, les GAL ne sont pas encore passĂ©s Ă  l’offensive. Socialiste, ami personnel du Premier ministre espagnol Felipe Gonzalez, le diplomate a deux mandats prioritaires. Le premier est d’aider la nouvelle Espagne Ă  intĂ©grer la CommunautĂ© europĂ©enne. Le second, ultrasecret, est d’Ă©pauler Madrid dans sa lutte contre l’ETA.

A l’heure mĂŞme oĂą les GAL s’apprĂŞtent Ă  faire couler le sang basque et Ă  dĂ©noncer le «sanctuaire français d’ETA», au moment oĂą la presse espagnole accuse Paris de complaisance sinon de complicitĂ© avec les nationalistes, le gouvernement français s’apprĂŞte Ă  signer un accord antiterroriste avec l’Espagne.

CĂ´tĂ© espagnol, outre Felipe Gonzalez, moins de dix personnes ont accès au dossier dans sa totalitĂ©. Jamais communication dĂ©taillĂ©e de cet accord antiterroriste franco-espagnol ne sera faite au Conseil des ministres. CĂ´tĂ© français, sept personnes seulement maĂ®trisent entièrement les donnĂ©es du plan de bataille. François Mitterrand, Jean-Louis Bianco (secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ElysĂ©e), Pierre Mauroy (Premier ministre), Michel Delebarre (son directeur de cabinet), Robert Badinter (garde des Sceaux), Gaston Deferre (ministre de l’IntĂ©rieur) et Pierre Guidoni (ambassadeur de France en Espagne).

Deux prĂ©alables sont dictĂ©s par la France. En premier lieu, pas de policiers espagnols sur son territoire. Ensuite, aucune initiative locale. «Bilbao puait trop, raconte un haut fonctionnaire, tĂ©moin d’une partie du processus. On se mĂ©fiait aussi de l’Aquitaine. Tout devait se jouer directement entre Paris et Madrid.»

Le 1er dĂ©cembre 1983, dans la discrĂ©tion la plus totale, l’accord de coopĂ©ration antiterroriste franco-espagnol est signĂ©. Il porte sur quatre points. Paris s’engage Ă  «intensifier en commun la lutte antiterroriste jusqu’Ă  la mise hors d’Ă©tat de nuire des bandes armĂ©es». Madrid propose une «gĂ©nĂ©reuse politique de rĂ©insertion des condamnĂ©s et exilĂ©s, des mesures de grâces individuelles et le plein dĂ©veloppement du statut d’autonomie». Aucune nĂ©gociation politique n’est envisagĂ©e.

Premier geste des socialistes français, dĂ©sormais partie prenante du combat contre ETA, la transmission de renseignements concernant 210 activistes prĂ©sumĂ©s, rĂ©fugiĂ©s entre Hendaye et Bayonne. «C’Ă©tait effrayant, raconte le haut fonctionnaire, les Espagnols n’avaient rien. On leur a appris Ă  faire des fichiers. Il a fallu leur fournir jusqu’aux numĂ©ros minĂ©ralogiques des voitures. Nous leur avons mĂŞme procurĂ© un cadastre de Bilbao en dĂ©signant les lieux qui pouvaient servir de cache.»

Mais l’arme française par excellence, planifiĂ©e dès la signature de l’accord, c’est l’expulsion, «la mise hors d’Ă©tat de nuire», comme le dit crĂ»ment le haut fonctionnaire. Patiemment, Paris et Madrid contactent des pays d’accueil. Les Espagnols se chargent de l’AmĂ©rique du Sud. Les Français sondent l’Afrique et le Panama. Sous trente jours, il est prĂ©vu que cents rĂ©fugiĂ©s seront raflĂ©s simultanĂ©ment et expulsĂ©s.

C’est alors que les GAL entrent en scène. Pour deux millions de francs, le commissaire Metge et deux policiers français non identifiĂ©s acceptent d’organiser l’enlèvement de trois dirigeants prĂ©sumĂ©s d’ETA, Txomin, Antxon et Txikierdi. Les trois rĂ©fugiĂ©s devront ĂŞtre interpellĂ©s lĂ©galement, droguĂ©s, entravĂ©s et livrĂ©s aux Espagnols au col d’Ibardin. DĂ©jĂ , trois «cellules» sont prĂŞtes Ă  la Cumbre, un château de San-SĂ©bastien, propriĂ©tĂ© du ministère de l’IntĂ©rieur. Mais l’opĂ©ration ne se fait pas.

En revanche, quelque temps plus tard, le 16 octobre 1983, deux rĂ©fugiĂ©s basques espagnols, Jose Ignacio Zabala «Joxi» et Jose Antonio Lasa «Joxan», sont enlevĂ©s dans une rue de Bayonne. Le 12 aoĂ»t dernier, dans une dĂ©claration au juge d’instruction Bueren, Angel Lopez Carrillio, policier espagnol, affirmait que c’est la procĂ©dure Metge qui avait Ă©tĂ© employĂ©e. Les deux jeunes Basques, âgĂ©s de 21 et 22 ans, ont Ă©tĂ© enfermĂ©s dans les cellules destinĂ©es au premier enlèvement. InterrogĂ©s, torturĂ©s Ă  mort, enterrĂ©s dans de la chaux vive, leurs restes ont Ă©tĂ© exhumĂ©s près d’Alicante en janvier 1995.

Le 4 dĂ©cembre 1983, avec l’enlèvement Ă  Hendaye de Segundo Marey, homme tranquille confondu avec le rĂ©fugiĂ© Mikel Goikoetxea, les GAL signent leur première opĂ©ration officielle. C’est parti. Assassinats sĂ©lectifs, mitraillages aveugles, embuscades approximatives, erreurs de cible. Parfois très professionnels, parfois totalement amateurs, les GAL frappent partout oĂą vit le rĂ©fugiĂ©. Sans se soucier de rĂ©pondre coup pour coup Ă  la violence de l’ETA, leur mythe fondateur, ils dĂ©veloppent leur propre logique. Mieux, il semble qu’ils aient gĂ©nĂ©rĂ© des vocations purement hexagonales, faisant dire Ă  Francisco Alvarez, responsable du Commandement unique de la lutte contre-terroriste impliquĂ© dans les GAL, «il y eut le GAL bleu, celui de la police, le vert, celui de la guardia civil, le GAL marron des militaires, enfin, le GAL des policiers français».

Mais voilĂ  que tombent les premiers hommes de main. Canaille sans idĂ©ologie, soldats de l’argent arrĂŞtĂ©s sur le fait. La police française est prise de malaise. Dans les poches des tueurs, de nombreux documents Ă©manent de ses services ou de la sous-prĂ©fecture de Bayonne. Pour identifier leurs cibles, les GAL utilisent des photos que les rĂ©fugiĂ©s ont eux-mĂŞmes fourni Ă  l’administration française. Au dĂ©but de l’annĂ©e 1984, le ministère de l’IntĂ©rieur enquĂŞte sur la police des PyrĂ©nĂ©es-Atlantique. Des fonctionnaires sont mutĂ©s, d’autres sanctionnĂ©s. Pas de vague.

Pour les abertzale (nationalistes basques), aucun doute. Les GAL sont une crĂ©ature madrilène, organisĂ©s au plus haut niveau de l’Etat espagnol afin d’obliger la France Ă  plus de fermetĂ© vis-Ă -vis du nationalisme basque.

Et le gouvernement français, s’il n’est organiquement complice, s’est bien peu prĂ©occupĂ© de combattre ces menĂ©es criminelles. Mais pour ceux qui connaissaient l’existence de la coopĂ©ration franco-espagnole, l’inverse s’impose. «Nous Ă©tions catastrophĂ©s par ces imbĂ©ciles, explique le haut fonctionnaire français. A cause des GAL, les rĂ©fugiĂ©s se planquaient. La rafle prĂ©vue n’a pu avoir lieu. Il a fallu les arrĂŞter un par un. Du point de vue de la stratĂ©gie antiterroriste, les GAL ont Ă©tĂ© parfaitement nuisibles, contre-productifs. Nous collaborions Ă©troitement avec Madrid. Alors quel intĂ©rĂŞt pour l’Espagne de dĂ©truire seule, la nuit, ce que nous construisions ensemble le jour?»

Spectaculaire dĂ©monstration de cette coopĂ©ration entre Etats, l’embuscade tendue le 22 fĂ©vrier 1984 par les policiers espagnols Ă  quatre militants des Commandos autonomes anticapitalistes (CAA). Partis du pays basque français en canot pneumatique, avec mission de commettre des attentats en Espagne, ils sont attendus dans la crique de Pasajes. InterpellĂ©s puis couchĂ©s Ă  plat ventre sur les rochers, ils sont alors froidement exĂ©cutĂ©s au pistolet-mitrailleur. Les renseignements fournis par la France ont jouĂ© un rĂ´le primordial dans le dĂ©roulement de l’opĂ©ration. Quelques semaines plus tard, la fausse carte d’identitĂ© que portait au moment de sa mort RafaĂ«l Delas Aizkorbe, l’une des victimes du commando, est glissĂ©e dans une boĂ®te aux lettres de Bayonne accompagnĂ©e d’une menace de mort signĂ©e GAL.

DĂ©but septembre 1984, Ă  sa demande, l’ambassadeur Pierre Guidoni reçoit en sa rĂ©sidence le pĂ©diatre Santi Brouard, nationaliste d’Herri Batasuna qui sera assassinĂ© deux mois plus tard Ă  Bilbao, et lui demande de remettre un mĂ©morandum Ă  l’ETA. Dans ce message en six points, Paris et Madrid proposent, via des ecclĂ©siastiques, de rencontrer la direction clandestine chez les jĂ©suites espagnols de la rue Bourdieu, Ă  Bordeaux, le 22 septembre Ă  10 heures. La France et l’Espagne seront reprĂ©sentĂ©s par des ecclĂ©siastiques. Si l’ETA accepte le principe d’une trĂŞve de 60 jours, Madrid dĂ©signera un «officiel habilitĂ© Ă  parler politique». En cas de refus, la France menace de mener «la politique d’expulsions et Ă©ventuellement d’extradition Ă  son terme».

Le 22 septembre Ă  10 heures, l’ETA n’est pas au rendez-vous. Pour l’organisation armĂ©e, l’ultimatum franco-espagnol est une simple demande de reddition. Le soir mĂŞme, François Mitterrand signe trois arrĂŞtĂ©s d’extradition. Pour la première fois, un gouvernement français livre des rĂ©fugiĂ©s basques Ă  l’Espagne. Sensibles Ă  ce durcissement, les GAL reprennent nĂ©anmoins leurs activitĂ©s.

Elles ne cesseront dĂ©finitivement qu’en mars 1986, Ă  la prise de fonction de Charles Pasqua, nouveau ministre de l’IntĂ©rieur. Concept radical, l’extradition en «urgence absolue» a finalement eu raison de la bande armĂ©e.

dominguezalmedo

Miguel Dominguez (Ă  gauche) et Jose Amedo
En dĂ©cembre 1994, après huit annĂ©es d’emprisonnement, le sous-commissaire Jose Amedo et le policier Miguel Dominguez dĂ©cident de tout avouer au juge Baltasar Garzon. Le match de foot, les complices français, les ordres de la hiĂ©rarchie policière, les contacts avec certains politiciens, l’argent offert pour la tĂŞte d’un homme.

En aoĂ»t dernier, d’autres Espagnols du GAL parlent. Ils impliquent une quinzaines de personnalitĂ©s. DĂ©putĂ©s, ministres et mĂŞme Felipe Gonzalez, prĂ©sentĂ© par certains «Galeux» comme «fondateur et dirigeant» des commandos vingt-sept fois meurtriers.

De ce cĂ´tĂ©-ci des PyrĂ©nĂ©es, en revanche, aucune suite judiciaire n’a Ă©tĂ© donnĂ©e aux rĂ©vĂ©lations espagnoles. Plusieurs policiers et militaires français ont bien Ă©tĂ© mĂŞlĂ©s aux activitĂ©s des tueurs. Mais seuls les disparus ont Ă©tĂ© mis en cause devant le juge Garzon. Façon commode d’en rester lĂ . Guy Metge est mort en 1985 au volant de son Audi, sur une route bien droite, après un repas avec des collègues de la PAF. Le policier Jacques Castets est dĂ©cĂ©dĂ© d’un cancer le 27 mai 1993 sans que la justice ait pris la peine de l’entendre. Certains «Galeux» encombrants ne sont plus. Pedro Sanchez, le lĂ©gionnaire, emprisonnĂ© pour son appartenance au GAL, a Ă©tĂ© retrouvĂ© sans vie le 25 septembre 1986 dans sa prison française, dans des circonstances telles que la justice espagnole a ouvert une enquĂŞte pour homicide. Les hommes de main n’ont pas plus de chance. Mohamed Khiar, en fuite, abattu par la police le 26 novembre 1987 dans une affaire de droit commun. Jean-Paul Raguet, donnĂ© pour mort aux Canaries. Albert Elias, tuĂ© Ă  Saint-Domingue.

Une dizaine de mercenaires restent incarcĂ©rĂ©s dans l’Hexagone. D’autres seconds rĂ´les, une bonne vingtaine, ont Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s faute de preuve ou relâchĂ©s Ă  la suite d’un nombre fantasque d’erreurs Ă  l’instruction.

Depuis, plus rien. Silence français.
Par Sorj CHALANDON — 19 septembre 1995

http://www.liberation.fr/france-archive/1995/09/19/comment-des-policiers-francais-ont-aide-le-gal-ces-complicites-ont-gene-la-cooperation-entre-paris-e_143773

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