AFGHANISTAN 🇦🇫 (Pavot): toujours producteur de 80% de l’hĂ©roĂŻne mondiale

Il est 4h30 du matin et Amrullah Khan est en train de prier chez lui avant de se rendre dans son champ de pavot. Il vit dans le district peu sĂ»r de Khogyani, dans l’est de la province de Nangarhar.

Il a appris Ă  cultiver de son père, et ce dernier du sien, et il a formĂ© ses enfants Ă  l’art de cette plante interdite, sur laquelle ils ont commencĂ©s Ă  travailler vers l’âge de dix ans. Amrullah est l’un des 590 000 paysans qui ont fait de l’Afghanistan le premier vendeur mondial d’opium, produit de cette fleur.

«C’est la chose la plus dure qui soit», dit celui qui nourrit les 13 membres de sa famille avec la vente de la rĂ©sine: «Il faut travailler pendant des mois du matin Ă  l’après-midi, cela nuit Ă  la santĂ© et ruine l’avenir de nos enfants« .

VĂŞtus de leurs vĂŞtements les plus anciens, qui seront bientĂ´t rendus inutiles par le brun intense de la rĂ©sine, les ouvriers commencent Ă  faire des incisions dans les capsules, d’oĂą ils extraient ce qu’on appelle le «lait de pavot».

L’opium est vendu secrètement. Il est rĂ©volu le temps oĂą cela se faisait ouvertement « Ă  la campagne ou dans les bazars locaux ». Maintenant, les « nĂ©gociants » s’approchent discrètement du village, ou les agriculteurs eux-mĂŞmes transportent le pavot «secrètement dans les zones d’insĂ©curitĂ© et contrĂ´lĂ©es par les talibans». Ce qui ne manque pas, ce sont les acheteurs. « Tout le monde est impliquĂ© pour gagner quelques centimes, que ce soit des responsables gouvernementaux, des talibans ou des trafiquants de drogue« , dit Amrullah.

La rĂ©colte est souvent interrompue par des combats entre les forces de sĂ©curitĂ© afghanes, les talibans et le groupe djihadiste État islamique (EI). On ne sait jamais d’oĂą vient la dernière rafale de tirs qui les force Ă  courir.

La culture du pavot n’a pas Ă©tĂ© bonne cette annĂ©e et Amrullah n’a fait que 400 $ de sa vente, contre 2000 $ l’an dernier. L’argent obtenu couvre Ă  peine les engrais et la main-d’Ĺ“uvre, il demandera donc Ă  un trafiquant de drogue une avance pour la prochaine rĂ©colte.

Depuis la chute du rĂ©gime taliban en 2001 grâce Ă  l’invasion amĂ©ricaine, le gouvernement afghan et la communautĂ© internationale ont dĂ©pensĂ© plus de 9 milliards de dollars pour mettre fin Ă  la culture de l’opium, sans succès.

L’Afghanistan est toujours le producteur de 80% de l’hĂ©roĂŻne mondiale

Selon les donnĂ©es de l’Office des Nations Unies contre le crime et la drogue (ONUDC), la production de pavot n’a fait qu’augmenter: de 185 tonnes en 2001 sous le rĂ©gime des Taliban et de 3400 tonnes en 2002 (première rĂ©colte en prĂ©sence des forces Ă©trangères), Ă  6400 tonnes en 2019. Les surfaces occupĂ©es pour la culture du pavot sont passĂ©es de 800 hectares en 2001 Ă  163000 en 2019. On peut donc se poser de sĂ©rieuses questions sur l’action des organismes en charge de la lutte contre les stups!

L’insécurité serait une des raisons de l’échec des programmes de lutte contre les stupéfiants

« 83% de la culture a lieu dans des zones dangereuses contrĂ´lĂ©es par les talibans facilite le trafic de drogue », souligne le porte-parole du ministère de l’IntĂ©rieur, Tariq Arian.

La police afghane, avec le soutien des forces amĂ©ricaines, a dĂ©truit un total de 500 laboratoires de traitement de la drogue entre 2009 et 2019 par des frappes aĂ©riennes, des opĂ©rations spĂ©ciales et la campagne mĂ©diatique « Iron Tempest » entre 2017 et 2018 menĂ©e par les États-Unis.

Les talibans tirent environ 200 millions de dollars par an de la vente de drogue, un montant, selon les donnĂ©es de l’armĂ©e amĂ©ricaine, supĂ©rieur Ă  ce dont ils ont besoin pour couvrir les dĂ©penses de leur guerre contre les troupes internationales et locales.

Les talibans nient toute implication

« L’Ă©mirat islamique – comme aiment s’appeler les talibans, n’a rien Ă  voir avec la culture, le trafic et les autres activitĂ©s liĂ©es Ă  la drogue », a dĂ©clarĂ© Ă  EFE le principal porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid.

Le Narco Malang Amani (le nom a Ă©tĂ© changĂ©) est un trafiquant de drogue de niveau intermĂ©diaire. Il achète gĂ©nĂ©ralement de petites quantitĂ©s d’opium Ă  des commerçants locaux ou directement Ă  des agriculteurs de confiance dans l’est de l’Afghanistan. Amani, 59 ans, a passĂ© les 18 dernières annĂ©es dans le business et le trafic de drogue et regrette l’Ă©poque après l’effondrement du rĂ©gime taliban oĂą la contrebande Ă©tait « facile et rentable« .  » On pouvait conduire une voiture remplie d’opium Ă  600 kilomètres de Nangarhar au sud de Kandahar sans problèmes, en payant Ă  la police «une petite somme ou un cadeau» « .

Ces dernières annĂ©es, cependant, les « expĂ©ditions » ne pèsent plus que 20, 30 voire 50 kilos dans le meilleur des cas, et en plus « il faut changer plusieurs fois de voiture, utiliser de fausses plaques d’immatriculation, des fausses cartes d’identitĂ© et mĂŞme porter une kalachnikov« .

Dans le sud de l’Afghanistan, les gros trafiquants de drogue achètent de l’opium Ă  des intermĂ©diaires comme Amani, des transactions qui sont toujours effectuĂ©es dans des zones dangereuses et donc cachĂ©es. Une fois les diffĂ©rentes livraisons intermĂ©diaires rassemblĂ©es, elles sont ensuite expĂ©diĂ©es en gros envois Ă  travers les zones contrĂ´lĂ©es par les Taliban vers le Pakistan et l’Iran.

La  frontière s’Ă©tend sur de 900 kilomètres entre les deux pays voisins

 

L’Iran, la première base logistique

En Iran,  les gardes-frontières ont construit des fossĂ©s entourĂ©s de barbelĂ©s, des murs et des tours de guet sur la ligne de 900 kilomètres entre les deux pays voisins. Soutenus par la Police Anti-Narcotiques, ils se consacrent principalement Ă  empĂŞcher les drogues d’entrer dans leur pays. Au cours des trois dernières dĂ©cennies, ils auraient dĂ©mantelĂ© quelque 50 000 gangs.

Les provinces les plus actives sont le Sistan et le Baloutchistan et le Sud-Khorasan, dans le sud-est du pays. C’est la route terrestre traditionnelle, Ă  laquelle il faut ajouter la route maritime, qui a son Ă©picentre dans la rĂ©gion sud d’Hormozgan, dans le golfe Persique.

Il existe d’autres routes hors d’Afghanistan pour l’hĂ©roĂŻne, l’opium et les amphĂ©tamines, entre autres drogues: vers le nord et l’ouest du pays, via le Pakistan ou vers le sud via l’ocĂ©an Indien; mais ce sont des itinĂ©raires plus longs qui impliquent des difficultĂ©s et nĂ©cessitent des capacitĂ©s plus grandes.

« La route la plus proche de l’Europe est celle qui mène aux frontières de la RĂ©publique islamique d’Iran avec la Turquie et pour les passeurs, il est important que les drogues arrivent plus rapidement« , explique le chef de la police anti-stupĂ©fiants iranienne, le brigadier gĂ©nĂ©ral Mohammad Massoud Zahedian.

Les chiffres sont frappants. Au cours de la seule annĂ©e 1398 du calendrier persan (jusqu’au 20 mars 2020), les forces iraniennes ont saisi 950 tonnes de drogue, 150 de plus que l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. 80% Ă©taient de l’opium et le reste de l’hĂ©roĂŻne, de la morphine et du cristal. Il y a eu 2 319 opĂ©rations et 1 886 gangs de drogue dĂ©mantelĂ©s, selon les donnĂ©es du quartier gĂ©nĂ©ral iranien de contrĂ´le des drogues.

Mohammad Massoud Zahedian prĂ©cise que l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime sait que l’Iran saisit plus de 90% de l’opium dans le monde, 26% d’hĂ©roĂŻne et 48% de morphine. Pour la RĂ©publique islamique d’Iran, la  lutte est constante en essayant d’empĂŞcher l’entrĂ©e sur notre territoire et de l’utiliser comme voie de transit.
Cet effort, ajout-t-il, est entravĂ© par la faible aide internationale, Ă  la fois financière et logistique, et par les sanctions des États-Unis, qui empĂŞchent l’Iran d’acquĂ©rir les Ă©quipements nĂ©cessaires et modernes, notamment pour lutter contre le trafic sur la voie maritime du golfe Persique. qui est en plein essor.

La coopĂ©ration est Ă©troite avec d’autres pays touchĂ©s tels que le Pakistan et l’Afghanistan, dont le siège de coordination est situĂ© Ă  TĂ©hĂ©ran. La surveillance des trafiquants de drogue commence au point de production et se termine au point de consommation afin de mener des opĂ©rations conjointes qui dĂ©mantèlent l’ensemble du rĂ©seau de contrebande.

Ces rĂ©seaux ont parfois des liens avec le terrorisme, ce qui ajoute du danger aux opĂ©rations: «Des groupes djihadistes comme Daesh et Yeish al Adl vendent de la drogue pour couvrir leurs dĂ©penses et l’acquisition d’armes», explique Mohammad Massoud Zahedian , ajoutant « Cette bataille pèse lourdement sur l’Iran. 3 850 membres du personnel de sĂ©curitĂ© sont morts dans des opĂ©rations de lutte contre le trafic de drogue au cours des trois dernières dĂ©cennies et quelque 12 000 ont Ă©tĂ© handicapĂ©s. Quelque 700 millions de dollars ont Ă©galement Ă©tĂ© dĂ©pensĂ©s pour sĂ©curiser nos frontières »

Mais ces drogues n’arrivent pas en Iran uniquement pour ĂŞtre transportĂ©. «Nous avons 2 millions de toxicomanes en Iran», admet Abás Deilamizadeh, directeur de l’ONG «Tavalode Dobareh» , qui travaille dans des programmes de dĂ©sintoxication depuis deux dĂ©cennies. Ă€ ces deux millions s’ajoutent 800 000 consommateurs occasionnels. En Iran, l’opium Ă©tait fumĂ© dans une pipe. Aujourd’hui, comme dans le reste du monde, l’hĂ©roĂŻne et le crystal sont ses formes les plus demandĂ©es.

Depuis la fin du siècle dernier, l’hĂ©roĂŻne a dĂ©vastĂ© plusieurs gĂ©nĂ©rations aux États-Unis

Un Ă©norme camion Ă  ordures s’arrĂŞte avec le moteur en marche devant un centre de traitement de la toxicomanie Ă  Baltimore, aux États-Unis, oĂą le Dr Jordan Narhas-Vigon attend. Le chauffeur, un homme d’âge moyen, sort nerveusement, demande l’ordonnance et revient au vĂ©hicule en courant.

« Le problème de l’hĂ©roĂŻne est profondĂ©ment enracinĂ©. Un des patients que nous avons traitĂ©s m’a dit qu’il en consommait depuis l’âge de 11 ans. Et maintenant, il a 50 ans, travaille et continue de lutter contre la toxicomanie« , explique le mĂ©decin. Les problèmes d’hĂ©roĂŻne, dans de nombreux cas, passent des grands-parents, aux parents et aux enfants.

L’Ă©quipe mĂ©dicale qui est installĂ©e Ă  l’extĂ©rieur du centre de dĂ©tention de la ville de Baltimore, compte près d’un millier de dĂ©tenus, dont beaucoup attendent d’ĂŞtre jugĂ©s. A mi-chemin entre Philadelphie et Washington, Baltimore, avec près de 2,5 millions d’habitants, est l’un des Ă©picentres historiques de la consommation d’hĂ©roĂŻne sur la cĂ´te Est. Et il y a des histoires similaires Ă  Boston, New York, Atlanta, Cleveland ou Pittsburgh.

Plus de 750 000 personnes sont mortes de surdose depuis 1999 en grande majoritĂ© Ă  cause des opiacĂ©s, selon les donnĂ©es du Center for Disease Control (CDC) et plus de 71000 rien qu’en 2019.

L’hĂ©roĂŻne est dans les rues des États-Unis depuis 1970, la plupart en provenance d’Asie du Sud-Est

Le marchĂ© a changĂ© rĂ©cemment avec l’entrĂ©e du Mexique comme principal fournisseur et l’arrivĂ©e du fentanyl, un opiacĂ© utilisĂ© pour traiter la douleur causĂ©e par le cancer, entre autres maladies. On estime qu’elle est jusqu’Ă  50 fois plus puissante que l’hĂ©roĂŻne.

Les cartels mexicains, selon deux hauts responsables de la DEA (Drug Enforcement Administration) des États-Unis, se sont simplement adaptĂ©s Ă  la demande. Pour ce faire, ils ont augmentĂ© leur capacitĂ© de culture du pavot dans leur Triangle d’Or, qui regroupe les États de Sinaloa, Chihuahua et Durango, près de la frontière amĂ©ricaine.

Augmentation du surdosage

Petit Ă  petit, se perdant dans ses pensĂ©es, les «clients» apparaissent. Les voitures sur l’autoroute voisine bourdonnent comme des moustiques Ă  cĂ´tĂ© du fourgon du Behavioral Health Leadership Institute (BHLI), une organisation non gouvernementale dĂ©diĂ©e Ă  fournir des services de santĂ© aux toxicomanes les plus vulnĂ©rables QUI  prescrit principalement des mĂ©dicaments, car très peu bĂ©nĂ©ficient d’une couverture mĂ©dicale, et propose des inhalateurs de «narcan» (naloxone), le mĂ©dicament utilisĂ© pour traiter les surdoses d’opiacĂ©s.

Aux commandes, Deborah Agus, sa directrice, une petite avocate énergique qui parle sans arrêt: avec des «clients», comme elle appelle les patients; avec les agents de la prison qui vont et viennent, avec les policiers qui vont et viennent; même avec les quelques marcheurs.

« Nous sommes une vieille ville typique, urbaine et sur la cĂ´te est. Avec des problèmes liĂ©s aux niveaux Ă©levĂ©s de pauvretĂ©, aux questions raciales, au manque de financement fĂ©dĂ©ral et Ă©tatique pour l’Ă©ducation, et au fil des ans, il y a eu des problèmes avec la police, des Ă©meutes… » dit-elle.

«Il y a toujours eu des problèmes de consommation d’hĂ©roĂŻne Ă  Baltimore, mais, comme ailleurs, on n’y a pas prĂŞtĂ© attention jusqu’Ă  ce que les garçons de familles blanches aisĂ©es commencent Ă  faire une surdose. C’Ă©tait un problème caché», explique Deborah Agus. Et c’est toujours le cas: « Pendant la pandĂ©mie, les dĂ©cès par surdose ont de nouveau augmentĂ© de façon spectaculaire. »

Maintenant, en plus, la rue exige un mĂ©lange de stupĂ©fiants. « Fentanyl avec de l’hĂ©roĂŻne, avec de la marijuana, avec n’importe quoi« , quelque chose d’extrĂŞmement dangereux qui augmente le risque de surdose.

Rapport de Baber Khan Sahel (Khogyani), Marina Villén et Artemis Razmipour (Téhéran), Alfonso Fernández (Baltimore). Edité par Moncho Torres, Susana Samhan, Raquel Godos et Javier Marín.

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